Le président de la Réserve fédérale américaine veut rompre avec les anciennes pratiques de « forward guidance » et préparer la politique monétaire à une économie transformée par l’intelligence artificielle.
Jackson Hole, Wyoming — 28 août 2026
Le président de la Réserve fédérale américaine, Kevin Warsh, a délivré vendredi son discours très attendu au symposium économique de Jackson Hole, dans le Wyoming, à l’occasion de ses 100 premiers jours à la tête de la Fed ..
Son intervention marque une inflexion importante dans la manière dont la banque centrale américaine entend conduire et communiquer sa politique monétaire.
Au-delà des taux d’intérêt, de l’inflation et de l’emploi, Warsh a placé l’intelligence artificielle (IA) au centre de sa réflexion sur l’avenir de l’économie américaine.
Son message est double : l’économie américaine montre une résilience remarquable, mais l’inflation reste suffisamment élevée pour empêcher la Fed de relâcher sa vigilance.
Le président de la Fed défend également une approche plus prudente de la communication monétaire : selon lui, la banque centrale doit moins promettre à l’avance ce qu’elle fera et davantage se laisser guider par les données économiques réellement observées.
Une économie à un « tournant de l’histoire »
Pour Kevin Warsh, l’économie mondiale est arrivée à un moment charnière.
Il rappelle qu’après la crise financière de 2008, de nombreux économistes évoquaient la stagnation séculaire, une situation caractérisée par une croissance faible, un excès d’épargne et un manque d’opportunités d’investissement.
Cette époque est, selon lui, en train de changer.
La principale raison ? L’intelligence artificielle.
Warsh estime que la vitesse des progrès de l’IA a dépassé les prévisions formulées il y a seulement quelques années. Les investissements massifs dans les infrastructures nécessaires à l’IA — centres de données, semi-conducteurs, énergie, cloud computing et modèles d’intelligence artificielle — pourraient ainsi contribuer à une nouvelle phase d’accélération de la productivité.
La Fed considère désormais l’IA comme une possible nouvelle variable macroéconomique, voire comme un nouveau facteur de production.
Cette évolution pourrait modifier profondément les relations entre capital, travail, productivité, inflation et croissance.
L’IA pourrait-elle changer durablement la productivité ?
C’est l’une des grandes questions soulevées par Kevin Warsh.
L’intelligence artificielle pourrait permettre aux entreprises de produire davantage avec les mêmes ressources, d’automatiser certaines tâches et d’améliorer les capacités des travailleurs.
Mais le président de la Fed souligne que plusieurs inconnues restent majeures.
L’IA va-t-elle provoquer une hausse durable de la productivité ?
Quand cette hausse deviendra-t-elle réellement visible dans les statistiques macroéconomiques ?
L’IA sera-t-elle complémentaire au travail humain ou remplacera-t-elle une partie de la main-d’œuvre ?
Qui captera la valeur créée par cette nouvelle technologie ?
Ces questions sont essentielles pour la banque centrale.
Si l’IA augmente fortement la productivité, elle pourrait accroître le potentiel de croissance de l’économie américaine.
Mais si elle provoque simultanément une transformation rapide du marché du travail, les conséquences pour l’emploi, les salaires et les inégalités pourraient être considérables.
Une nouvelle économie des « tokens »
Warsh s’intéresse également à un élément spécifique de l’économie de l’IA : les tokens.
Les grands modèles de langage fonctionnent notamment à travers l’utilisation de tokens, dont les utilisateurs achètent l’accès.
Selon les chiffres cités par le président de la Fed, les ventes annualisées de tokens des deux principaux laboratoires d’IA dépasseraient désormais 100 milliards de dollars, soit une progression de plus de 500 % en un an.
Cette évolution soulève une nouvelle question économique : quel sera, à terme, le prix d’un token ?
Les modèles les plus performants pourront-ils conserver des prix élevés tandis que les anciens modèles verront leur coût se rapprocher de leur coût marginal ?
Autrement dit, l’IA ne crée pas seulement une nouvelle technologie. Elle est en train de faire émerger un nouveau marché économique, avec ses propres prix, ses infrastructures, ses actifs rares et ses modèles de rentabilité.
Qui gagnera l’argent de la révolution de l’IA ?
C’est probablement l’une des dimensions les plus importantes du discours de Kevin Warsh.
Au début de la révolution technologique, une grande partie de la valeur pourrait revenir aux détenteurs des actifs les plus rares :
- laboratoires d’IA ;
- fabricants de semi-conducteurs ;
- producteurs d’énergie ;
- fournisseurs de cloud ;
- propriétaires d’infrastructures numériques ;
- entreprises exploitant les données et les modèles.
Mais, à plus long terme, une partie de cette valeur pourrait se transférer vers les entreprises et les consommateurs.
Pour la Fed, cette répartition est déterminante.
Car si l’IA augmente fortement les bénéfices des entreprises sans améliorer suffisamment les revenus du travail, elle pourrait modifier la structure du marché de l’emploi.
À l’inverse, si l’IA augmente suffisamment la productivité des travailleurs, elle pourrait contribuer à une nouvelle phase de croissance économique.
Warsh veut réduire le rôle du « forward guidance »
L'autre grande annonce du discours concerne la communication de la Fed.
Kevin Warsh remet clairement en question la pratique du forward guidance, c’est-à-dire le fait pour une banque centrale de donner à l’avance des indications sur l’évolution future des taux d’intérêt.
Cette pratique s’est particulièrement développée après la crise financière mondiale de 2008.
À l’époque, elle avait une fonction importante : rassurer les marchés et les agents économiques dans une période exceptionnelle.
Mais Warsh considère désormais qu'elle a pris trop d’importance.
Selon lui, une banque centrale ne doit pas transformer ses indications futures en quasi-promesses.
Pourquoi ?
Parce que les marchés, les entreprises et les ménages peuvent finir par prendre leurs décisions en fonction de ce que la Fed a annoncé plutôt qu'en fonction de l'évolution réelle de l'économie.
Le problème de la « salle des miroirs »
Kevin Warsh utilise une image particulièrement intéressante : celle d'une « hall of mirrors », ou « salle des miroirs ».
Le mécanisme est simple.
Les marchés observent la Fed.
La Fed observe les marchés.
Les investisseurs anticipent ce que fera la Fed.
La Fed regarde ensuite les prix des actifs pour essayer de comprendre les anticipations des investisseurs.
Le risque est alors de créer une boucle dans laquelle la banque centrale et les marchés se regardent mutuellement au lieu d'observer suffisamment l'économie réelle.
Pour Warsh, cette situation peut conduire à de mauvaises décisions lorsque l'environnement économique change brutalement.
C'est également pour cette raison qu'il refuse de s'engager trop précisément sur une trajectoire future des taux.
La Fed doit redevenir « data dependent »
Le principe défendu par Warsh peut être résumé simplement :
Le président de la Fed estime que les prévisions économiques restent trop incertaines pour permettre l'application mécanique d'une règle unique.
Même une règle connue comme la règle de Taylor ne peut, selon lui, fournir automatiquement la bonne réponse dans toutes les circonstances.
Les facteurs qui influencent l'économie changent :
- géopolitique ;
- chaînes d'approvisionnement ;
- technologie ;
- productivité ;
- marché du travail ;
- conditions financières ;
- prix des matières premières.
La politique monétaire doit donc rester suffisamment flexible.
Sept principes pour la politique monétaire américaine
1. Regarder les tendances plutôt que les données isolées
Une statistique récente ne suffit pas à déterminer l'orientation de la politique monétaire.
La Fed doit privilégier des données pertinentes, contemporaines, précises et exploitables.
2. Comprendre l'offre et la demande
La banque centrale observe directement l'activité économique, mais elle ne voit pas directement toute la dynamique de l'offre.
Elle doit donc constamment estimer l'équilibre entre offre globale et demande globale.
3. L'objectif d'inflation de 2 % reste ferme
Warsh insiste sur ce point : l'objectif d'inflation de la Fed reste fixé à 2 %, mesuré par l'indice PCE.
La stabilité des prix n'est pas automatique.
Elle doit être obtenue par la politique monétaire.
4. Le plein emploi reste une responsabilité centrale
La Fed conserve son double mandat :
Warsh refuse cependant de présenter ces deux objectifs comme nécessairement contradictoires.
Selon lui, une inflation élevée finit elle-même par nuire à la prospérité et à l'emploi.
5. Les taux d'intérêt restent le principal outil
Les taux directeurs demeurent le principal instrument de politique monétaire.
Les outils non conventionnels doivent être réservés principalement aux situations de crise.
6. « Money matters »
Warsh affirme une conviction moins consensuelle : la monnaie compte toujours.
La Fed doit surveiller la création monétaire par la banque centrale mais aussi celle provenant du système bancaire et financier.
7. Une Fed plus discrète peut être une Fed plus efficace
Pour Warsh, la banque centrale n'a pas besoin de commenter constamment chacune de ses intentions.
La crédibilité doit finalement être jugée sur les résultats, et non uniquement sur la communication.
Une économie américaine plus solide qu'attendu
Sur le front économique, Kevin Warsh livre une appréciation relativement positive.
Il estime que l'économie américaine s'est renforcée malgré les différents chocs.
L'un des signes les plus importants est l'investissement des entreprises.
Les dépenses en équipements et actifs incorporels progressent à un rythme annuel d'environ 9 %, soit leur niveau de croissance le plus élevé depuis 2021.
Et selon Warsh, plus de la moitié de la croissance des dépenses d'investissement cette année pourrait être liée au développement de l'IA.
Cela constitue un signal majeur.
La révolution de l'IA n'est donc plus uniquement une histoire de valorisation boursière ou de nouveaux logiciels.
Elle commence à se traduire par des investissements physiques massifs dans l'économie réelle.
Les bénéfices des entreprises progressent de plus de 20 %
Les entreprises du S&P 500 ont enregistré une progression de leurs bénéfices supérieure à 20 % sur un an, selon les données citées par Warsh.
Les marges bénéficiaires restent élevées historiquement et la volatilité des marchés actions demeure faible.
Le président de la Fed estime également que les anticipations concernant les investissements et les bénéfices des entreprises sont élevées.
Mais il indique qu'il surveillera surtout l'évolution de leur rythme de croissance.
Autrement dit, la Fed ne regardera pas seulement si les profits augmentent.
Elle cherchera à savoir si leur croissance accélère ou ralentit.
Le crédit ne semble pas suffisamment restrictif
Autre élément important du discours : les conditions financières américaines ne paraissent pas particulièrement restrictives.
Les spreads de crédit des entreprises et des prêts à effet de levier se situent près de leurs niveaux historiquement faibles.
Les émissions obligataires restent importantes.
Les banques américaines déclarent également avoir assoupli leurs standards de crédit commercial et industriel.
Cela signifie que, malgré les taux d'intérêt, le crédit continue de circuler.
Pour Warsh, cet environnement ne ressemble donc pas à une économie soumise à une forte contrainte monétaire.
Les consommateurs américains restent solides
La consommation réelle des ménages a progressé de plus de 2 % au cours des quatre derniers trimestres.
Les achats domestiques privés finaux — un indicateur que Warsh considère comme particulièrement informatif — progressent à un rythme proche de 3 % depuis le début de l'année.
La combinaison de la consommation et de l'investissement montre ainsi une demande intérieure relativement robuste.
Le marché du travail : proche du plein emploi
Le taux de chômage américain se situe à 4,1 %.
Kevin Warsh considère que le marché du travail demeure globalement stable et compatible avec une situation de plein emploi.
Les demandes d'allocations chômage, calculées sur une moyenne de quatre semaines, restent proches de leurs niveaux les plus faibles depuis plusieurs décennies.
Le ralentissement des créations mensuelles d'emplois ne signifie donc pas nécessairement une détérioration majeure du marché du travail.
Warsh l'explique notamment par une croissance très faible de l'offre de travail.
Mais l'inflation reste le principal problème
C'est ici que le discours devient nettement plus prudent.
Selon Kevin Warsh, l'inflation reste trop élevée.
L'indice PCE, mesure privilégiée par la Fed, affiche une progression annuelle de 3,7 %.
Sur six mois, le rythme annualisé atteint 4,1 %.
Ces chiffres restent très éloignés de l'objectif de 2 %.
Même si l'inflation a fortement diminué par rapport aux sommets de 2022, les progrès récents sont jugés trop modestes.
Une inflation encore largement diffuse
Kevin Warsh apporte une analyse particulièrement intéressante en regardant les composantes individuelles du PCE.
Sur les 199 composantes de l'indice :
Le chiffre est nettement inférieur au pic post-pandémique d'environ 77 %, mais reste largement supérieur aux 32 % observés en moyenne au cours des deux décennies précédant la pandémie.
Sur six mois, environ 49 % des composantes affichaient encore un rythme annualisé supérieur à 3 %.
Cela signifie que le problème n'est pas uniquement lié à quelques produits dont les prix auraient fortement augmenté.
L'inflation reste relativement généralisée.
Pourquoi Warsh ne veut pas encore déclarer victoire
Les chiffres récents de PCE et de CPI ont été meilleurs que prévu.
Mais, pour Warsh, cela ne suffit pas.
La Fed doit déterminer si l'inflation sous-jacente est réellement :
- en baisse ;
- stable ;
- ou de nouveau en accélération.
Et surtout, elle doit déterminer à quelle vitesse elle se rapproche de l'objectif de 2 %.
C'est cette notion de vitesse qui est essentielle.
Une inflation qui passe de 5 % à 3,7 % constitue une amélioration.
Mais si elle reste bloquée à proximité de 4 %, la politique monétaire ne peut pas considérer que son travail est terminé.
Un message important sur les anticipations d'inflation
Pour le moment, Warsh estime que les anticipations d'inflation à moyen terme restent relativement bien ancrées.
C'est une bonne nouvelle pour la Fed.
Mais il prévient que cette stabilité ne doit jamais être considérée comme acquise.
Une fois que les anticipations d'inflation commencent à se désancrer, il peut devenir beaucoup plus difficile de les ramener vers l'objectif.
Le président de la Fed formule ainsi une responsabilité institutionnelle très claire : empêcher les anticipations d'inflation de perdre leur ancrage.
Le message de Jackson Hole : pas de promesse sur les taux
La conclusion de Kevin Warsh est probablement la partie la plus importante pour les marchés financiers.
Il ne promet pas une baisse ou une hausse des taux.
Il ne donne pas de trajectoire précise.
Il affirme plutôt être engagé envers une discipline, et non envers une décision prédéterminée.
C'est une distinction majeure.
La Fed veut conserver sa liberté d'action et réagir à l'évolution de l'économie.
Cela signifie que les prochains mouvements de taux dépendront principalement des données sur :
- l'inflation ;
- l'emploi ;
- la croissance ;
- les conditions financières ;
- les prix des matières premières ;
- les chaînes d'approvisionnement ;
- les risques géopolitiques.
IA + Fed : le véritable message historique de Warsh
Le discours de Jackson Hole 2026 dépasse donc largement la question immédiate des taux d'intérêt.
Kevin Warsh semble préparer la Fed à une économie dans laquelle l'intelligence artificielle pourrait devenir un facteur macroéconomique majeur.
L'IA peut modifier :
C'est précisément cette chaîne que la Fed devra apprendre à mesurer.
Si l'IA augmente fortement la productivité, elle pourrait permettre une croissance plus rapide sans nécessairement provoquer une inflation équivalente.
Mais si l'investissement dans l'IA stimule la demande plus rapidement que l'offre productive, il pourrait également exercer des pressions inflationnistes à court terme.
La question centrale pour la Fed sera donc de distinguer le boom de la demande liée à l'IA de l'amélioration durable de l'offre et de la productivité grâce à l'IA.
Ce que le discours de Warsh signifie pour les marchés
Pour les investisseurs, le message peut être résumé en quatre points.
1. La Fed ne veut plus être enfermée dans ses propres prévisions
Les marchés doivent éviter de considérer les indications de la banque centrale comme des promesses.
2. L'inflation reste la priorité
Avec une inflation PCE à 3,7 %, le retour vers 2 % reste incomplet.
3. L'économie américaine reste robuste
Investissement, consommation, bénéfices et marché du travail présentent encore une dynamique relativement solide.
4. L'IA devient une variable financière et macroéconomique
Les investissements massifs dans l'IA pourraient devenir l'un des principaux moteurs de la croissance américaine dans les prochaines années.
Conclusion : la Fed veut préparer le prochain cycle, pas seulement gérer le présent
Le discours de Kevin Warsh à Jackson Hole constitue moins une annonce de taux qu'une déclaration de méthode.
Le nouveau président de la Fed veut une banque centrale moins dépendante du « forward guidance », davantage attentive aux données réelles et plus prudente dans ses engagements envers les marchés.
Mais son intervention contient également une vision beaucoup plus large.
L'économie américaine pourrait entrer dans une période où l'intelligence artificielle modifie les fondamentaux mêmes de la croissance, de la productivité, du travail et de l'investissement.
La Fed doit donc apprendre à intégrer cette nouvelle réalité dans ses modèles.
Pour l'instant, cependant, une contrainte demeure incontournable : l'inflation est encore trop élevée.
Avec une inflation PCE à 3,7 %, un taux de chômage de 4,1 % et une économie soutenue par une forte consommation et des investissements massifs dans l'IA, Kevin Warsh ne voit pas de raison de préannoncer une trajectoire précise des taux.
Et dans cette nouvelle économie, une question pourrait devenir centrale pour la politique monétaire américaine :
Source officielle
Discours de Kevin Warsh, président du Board of Governors of the Federal Reserve System, prononcé le 28 août 2026 lors du symposium économique de Jackson Hole, organisé par la Federal Reserve Bank of Kansas City.
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